Journalisme à Idomeni: entre état de droit, migration, tragédie et marché noir


Début décembre 2015, une double alerte est publiée sur la plateforme du Conseil de l’Europe pour la protection et la sécurité des journalistes ainsi que sur la platforme Mapping Media Freedom relatant l’atteinte aux droits de quatre journalistes grecs de couvrir les opérations policières visant à déloger les milliers de réfugiés et migrants installés dans les camps d’Idomeni (Grèce) à la frontière greco-macédonienne. La Fédération européenne des journalistes (FEJ) s’est récemment rendue sur place pour enquêter sur ce cas de violation et recueillir les difficultés de travail des journalistes spécialisés dans la documentation du parcours des demandeurs d’asile aux portes de l’Europe.

Antonis Repanas est membre du syndicat grec des journalistes ESIEMTH

Antonis Repanas est membre du syndicat grec des journalistes ESIEMTH

Antonis Repanas, membre du bureau du syndicat des journalistes grecs ESIEMTH (affilié à la FEJ-FIJ), connaît particulièrement bien le contexte des camps de réfugiés à Idomeni. Cet ancien grand reporter sportif pour le quotidien grec de qualité To Vima n’a rien perdu de son talent pour relater les exploits humains, analyser les moments de crise et mettre en garde les populations fragiles face aux groupes qui voudraient profiter de la détresse humaine pour se faire de l’argent.

“Parmi les arnaques récurrents envers les migrants, je peux vous lister les faits suivants observés dans la région d’Idomeni :

  • Vente de sandwich : 5 EUR pour les migrants, 3 EUR pour les Grecs
  • Recharge d’un téléphone portable : 3 EUR
  • Vente de vêtements récoltés à partir des dons de la population grecque
  • Vente de faux documents d’identité : 15 EUR
  • Trajet en taxi d’environ 1 km pendant la nuit : 5 EUR
  • Trajet aller simple en bus à partir d’Athènes : 15 EUR
  • Offre de service par des prostituées locales : 25 EUR

Inutile de vous dire que ce business se développe illégalement et échappe donc totalement au contrôle des autorités fiscales grecques. Pour contrer ce marché noir et protéger les droits des personnes en situation précaire, il est important de permettre le travail de documentation et d’enquête des journalistes sur le terrain ainsi que de soutenir le travail des ONG. Par exemple, ce qui a rapidement mis fin à la vente de vêtements et de sandwiches, c’est l’arrivée des ONG comme Médecins du Monde qui ont proposé gratuitement des repas chauds et des vêtements aux demandeurs d’asile”, explique Antonis Repanas.

IMG_4445Dans la nuit du 9 décembre 2015, Antonis et d’autres collègues journalistes sont informés par une source qu’une opération policière de grande envergure se prépare pour déloger les réfugiés et les migrants d’Idomeni. Vers 2 heures du matin, les journalistes débarquent dans le camp pour prendre position mais vers 6 heures la police grecque demandent poliment aux journalistes de les suivre loin des lieux pour un banal contrôle d’identité. C’est pendant ce contrôle d’identité que l’opération aura lieu évitant ainsi une couverture médiatique de la détresse des réfugiés. “On s’est clairement fait avoir. Quand nous étions de retour, nous avons seulement pu constater que les familles de réfugiés n’ont pas eu le temps de prendre leurs affaires sur ordre des policiers. Certains avaient même dû laisser le dîner familial ou leurs vêtements chauds pour l’hiver”, explique le journaliste. En même temps, il a eu le bon réflexe d’avertir son syndicat qui a relayé l’information à la Fédération européenne des journalistes permettant ainsi d’avoir une trace de la violation au niveau international. Le gouvernement grec sera invité à répondre à ce signalement sur la plateforme du Conseil de l’Europe.

Dans le camp d’Idomeni, des plus de 6.000 réfugiés et migrants qui s’étaient regroupés début décembre par nationalité dans les tentes fournis par le Haut commissariat aux réfugiés des Nations Unies (UNHCR), il n’en reste que quelques centaines après l’opération de délocalisation. Les personnes capables de prouver qu’elles sont originaires de Syrie, Irak et Afghanistan peuvent passer pour rejoindre la Serbie, la Hongrie, l’Autriche et enfin l’Allemagne. Les autres sont refoulés et doivent retourner à Athènes. “Les autorités ne tolèrent aucune exception malgré des récits de vie crédibles de certains demandeurs”, explique Kazim Rooish du Greek Refugee Forum. “Un réfugié né en Afghanistan a dû fuir les Talibans pour s’installer au Pakistan où il avait pu obtenir sa naturalisation en vue de pouvoir résider dans le pays. Bien que d’origine afghane et de nationalité pakistanaise, il raconte qu’il a dû fuir le Pakistan suite aux menaces des Pachtounes à son égard. Arrivé à Idomeni, les gardes lui refusent le passage en disant qu’il a la nationalité pakistanaise et laisse passer sa famille qui possède la nationalité afghane. C’est absurde mais c’est la réalité sur le terrain”.

L'art d'Idomeni

L’art d’Idomeni d’après les demandeurs d’asile

Antonis Repanas revient montrer son impressionnante collection de photographies sur les réfugiés et migrants qui ont transité par la frontière d’Idomeni. On y voit certes des tentes et des réfugiés mais aussi un contraste saisissant entre la situation précaire des migrants à Idomeni et le confort et la richesse des riches qui fréquentent un casino de l’autre côté de la frontière. Il sort aussi un cliché sur “l’art d’Idomeni” où des migrants africains ont fabriqué une statue métallique à partir des déchets sur le camp. Il relate le passage des militants anarchistes allemands du réseau No Border qui ont en toute discrétion offert des repas chauds et des informations pratiques aux migrants pour faciliter leurs passages vers l’Europe.

IMG_4460

Un migrant marocain est décédé par électrocution sur le toit de ce wagon à Idomeni

Des fils barbelés et des gardes lourdement armés ont été dressés à la frontière greco-macédonienne suite aux attaques terroristes du 13 novembre à Paris. Selon plusieurs sources dans le camp, c’est surtout pour défendre les intérêts économiques de la société des chemins de fer que le poste frontière d’Idomeni a été rouverte car la société qui exploite ce réseau pour transporter des marchandises vers Belgrade et les autres pays d’Europe centrale perdrait beaucoup d’argent. Les autorités macédoniennes restaient insensibles aux actions de protestation en provenance des camps de demandeurs d’asile. Pourtant, plusieurs événements tragiques auraient pu sonner l’alarme comme les multiples affrontements entre les migrants et les policiers, les bagarres à répétition entre les migrants et les réfugiés et surtout la mort par électrocution d’un jeune marocain de 22 ans le long de la voie ferrée. Arrivé sur le lieu du drame, des traces noires sont toujours visibles sur le toit du wagon abandonné. “Le groupe de migrants marocains vivaient dans ce convoi pour se protéger du froid. Contrairement à d’autres nationalités, il faut dire que les migrants marocains étaient assez bruyants, excités et cherchaient la confrontation”, rapporte une source sur le terrain. “Le jour de la bagarre entre les migrants et les réfugiés car les premiers refusaient le passage aux seconds, le jeune marocain est monté sur le toit du wagon et en s’approchant des fils électriques, il a été brûlé vif. Son corps a ensuite été exposé à la presse mais les journalistes ont refusé de photographier ces images qui étaient contraires à la dignité humaine. La détresse de la situation imposait surtout le silence et le recueillement”, précise la source.

esiemthPour débattre du traitement médiatique de la question des réfugiés, de la liberté de presse et des droits de l’homme, l’association Symbiosis – Ecole civique des études politiques en Grèce a organisé, avec le soutien du syndicat grec des journalistes ESIEMTH, un forum au siège du syndicat réunissant des participants nationaux et internationaux (France, Belgique, Royaume-Uni, Turquie). L’événement a reçu le soutien financier du Conseil de l’Europe, de Solidarity Now et de l’Association européenne pour la démocratie locale (ALDA) via le programme Europe pour les citoyens ainsi que le soutien médiatique de la municipalité de Thessalonique et de la télévision publique ERT3.

Par ailleurs le réseau EJN (Ethical Journalism Network, un réseau international pour le journalisme éthique dont est membre la FEJ) vient de publier un rapport exclusif intitulé Migrant stories analysant la couverture médiatique internationale de la migration par les médias durant l’année 2015. “Chaque jour en 2015 semble avoir fourni sa nouvelle tragédie migratoire comme ces petits enfants syriens qui périssent dans la mer méditerranée en voulant rejoindre les côtes européennes, ces groupes d’individus de la minorité des Rohingyas qui suffoquent dans des bateaux de la mer de Chine en voulant échapper aux persécutions des autorités du Myanmar, ces enfants qui cherchent à échapper à la guerre des gangs dans les pays d’Amérique centrale et qui meurent de soif dans le désert en voulant rejoindre les Etats-Unis”, précise le rapport qui fourni notamment les recommandations suivantes aux journalistes qui traitent de la migration :

  • Exactitude : relater les faits, analyses et commentaires avec précision
  • Indépendance : ne pas céder à l’autocensure et aux pressions politiques
  • Impartialité : fournir un travail équitable qui aborde toutes les facettes d’un problème
  • Humanité : produire un journalisme sensible et attentionné qui évite les préjudices indus
  • Responsabilité : transparence et engagement à corriger les erreurs

Ci-dessous l’intégralité du rapport ainsi que des recommendations pour les rédactions.

Moving Stories – International Review of How Media Cover Migration by Ethical Journalism Network


Crédit Texte, Photo et Vidéo : MK/EFJ