Bruxelles, 22 mars 2016 – Récit d’une triste matinée


Au-delà des messages de solidarité, délivrés par la Confédération européenne des syndicats (CES) et le Comité de direction de la Fédération Européenne des Journalistes (FEJ), suite aux attentats de ce 22 mars 2016, à Bruxelles, le secrétaire général de la FEJ, Ricardo Gutiérrez, a tenu à livrer le récit subjectif de sa triste matinée. Quelques phrases qui traduisent bien l’atmosphère qui régnait aux abords du siège de la FIJ et de la FEJ, ce mardi matin.

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Je me suis posé sur un banc du parc Léopold. La réunion du Comité exécutif de la Confédération européenne des syndicats à laquelle je devais participer, ce matin, a été annulée. J’avais besoin d’air.

Le parc est calme. Il y a juste les sirènes, par intermittence, et le vrombissement d’un hélico. Une bernache. Quelques poules d’eau. De rares passants, la mine grave.
Une jeune femme voilée me demande son chemin pour le parc du Cinquantenaire. Soudain, je me dis que la vie finit toujours par reprendre le dessus.

Le parc me fait du bien. Il m’apaise. Nous avons tous besoin de réconfort.

Ce matin, en passant devant l’entrée de la station Maelbeek, juste avant la fermeture de la rue de la Loi, j’ai vu un alignement de housses blanches à même le sol. J’ai détourné le regard. Je n’ai pas voulu y croire. Puis j’ai vu les blessés, accroupis, le long des façades de verre. Un véhicule des pompiers. Des ambulances. Des voitures de police. Des secouristes au chevet des victimes.

Je ne voulais pas y croire. Je prenais la réalité dans la figure. J’ai pris quelques photos, comme pour me convaincre que c’était bien arrivé. Là. A quelques dizaines de mètres des bureaux de la FIJ et de la FEJ.

J’ai pensé à mes collègues, à ma fille, qui vit à Bruxelles. Les communications étaient perturbées. Ca y est. On y est. J’y suis. Confronté à la terreur. Blessé, meurtri.
On souffle un peu, au gré des nouvelles rassurantes. Pas de collègues à Zaventem. Ensemble, on décompte celles et ceux qui ne se sont pas encore manifestés. On essaye de les joindre par tous les moyens. Chaque nom est délivrance. Et puis enfin ce sms de ma fille qui ne donnait pas signe de vie. Et on comprend, soudain, à quel point les “signes de vie” comptent…

Je respire. Profondément. Assis sur ce banc public. Je me dis qu’il faudra bien s’habituer à prendre soin de soi et de ses proches. Qu’il faudra mieux veiller encore à la sécurité de nos collègues.

Je me dis aussi qu’il faudra beaucoup de courage et d’engagement pour ne pas renoncer à nos libertés. Celles, précisément, que visent les terroristes.

Je pense aux victimes. Je me dis qu’en leur mémoire, il n’y a d’autre choix possible que de résister, plus que jamais, à la tentation du sacrifice de nos libertés sur l’autel d’une illusoire sécurité.

Le soleil perce. La surface noire de l’étang s’est teintée de vert. L’espoir. Je me sens mieux. Un peu. Vidé mais rasséréné. Un peu.

 

(Crédit Photo: Ricardo Gutiérrez)