{"id":5726,"date":"2026-08-19T12:41:41","date_gmt":"2026-08-19T12:41:41","guid":{"rendered":"https:\/\/europeanjournalists.org\/fr\/?p=5726"},"modified":"2026-08-19T12:41:41","modified_gmt":"2026-08-19T12:41:41","slug":"carte-blanche-nommer-ou-taire-la-guerre-des-mots-sur-gaza","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/europeanjournalists.org\/fr\/2026\/08\/19\/carte-blanche-nommer-ou-taire-la-guerre-des-mots-sur-gaza\/","title":{"rendered":"Carte blanche: Nommer ou taire, la guerre des mots sur Gaza"},"content":{"rendered":"<p>Dans la foul\u00e9e de ses affili\u00e9s belges de l&rsquo;<a href=\"https:\/\/www.ajp.be\/carte-blanche-nommer-ou-taire-la-guerre-des-mots-sur-gaza-thierry-michel\/\"><strong>Association des Journalistes Professionnels<\/strong><\/a> (AJP), la <strong>F\u00e9d\u00e9ration Europ\u00e9enne des Journalistes<\/strong> (FEJ) publie ci-apr\u00e8s un texte du journaliste et r\u00e9alisateur <a href=\"thmichel52@gmail.com\"><strong>Thierry Michel<\/strong><\/a>, sous forme de Carte blanche, consacr\u00e9 \u00e0 la couverture journalistique de Gaza.<\/p>\n<p><em>La plupart des m\u00e9dias occidentaux racontent Gaza par un vocabulaire asym\u00e9trique: \u00ab\u00a0otages\u00a0\u00bb d\u2019un c\u00f4t\u00e9, \u00ab\u00a0terroristes\u00a0\u00bb de l\u2019autre; \u00ab\u00a0droit \u00e0 se d\u00e9fendre\u00a0\u00bb pour Isra\u00ebl, silence sur la r\u00e9sistance palestinienne. Cette grammaire hi\u00e9rarchise les vies, occulte le droit international et perp\u00e9tue un imaginaire colonial. Le journalisme devrait l\u2019interroger, non le relayer.<\/em><\/p>\n<p><em>Dans la plupart des grands m\u00e9dias occidentaux, la guerre \u00e0 Gaza est racont\u00e9e au prisme d\u2019un vocabulaire asym\u00e9trique qui trie les morts, hi\u00e9rarchise les souffrances et distribue la compassion \u00e0 sens souvent unique. [1] Otages d\u2019un c\u00f4t\u00e9, simples \u00ab d\u00e9tenus \u00bb ou \u00ab terroristes \u00bb de l\u2019autre ; \u00ab droit \u00e0 se d\u00e9fendre \u00bb pour l\u2019\u00c9tat qui bombarde, silence sur le droit \u00e0 r\u00e9sister d\u2019un peuple soumis depuis des d\u00e9cennies \u00e0 l\u2019occupation et \u00e0 la colonisation [3].<\/em><\/p>\n<p><em>Dans la plupart des r\u00e9dactions occidentales, Gaza et Isra\u00ebl ne se racontent pas seulement avec des faits, mais avec des mots qui tracent une ligne de front invisible. Cette ligne ne se voit pas dans les cartes des JT, mais dans les adjectifs, les silences, les hi\u00e9rarchies et les omissions [2]. Elle fa\u00e7onne, jour apr\u00e8s jour, une grammaire du conflit o\u00f9 certains morts ont un pr\u00e9nom, un visage, une biographie, et d\u2019autres restent des chiffres, des ombres, des \u00ab dommages collat\u00e9raux \u00bb.<\/em><\/p>\n<p><em>Cette r\u00e9flexion met en lumi\u00e8re comment lexiques, d\u00e9p\u00eaches d\u2019agences, pressions politiques et autocensure fabriquent un r\u00e9cit tronqu\u00e9, qui occulte le droit international, invisibilise les crimes de l\u2019arm\u00e9e et des colons isra\u00e9liens et marginalise jusqu\u2019aux mots m\u00eames utilis\u00e9s par les victimes palestiniennes [8][9]. Derri\u00e8re cette partialit\u00e9 souvent inconsciente, c\u2019est un imaginaire colonial persistant qui continue d\u2019assigner plus ou moins de valeur aux vies humaines, et dont le journalisme devrait \u00eatre le contradicteur, non le relais [17].<\/em><\/p>\n<p><em><strong>Le pouvoir des mots: le terrorisme, un terme \u00e0 sens unique<\/strong><\/em><\/p>\n<p><em>En Occident, la plupart des m\u00e9dias g\u00e9n\u00e9ralistes ont un r\u00e9flexe lexical bien rod\u00e9 : \u00ab attentats terroristes \u00bb pour d\u00e9signer les attaques du Hamas ou d\u2019autres groupes arm\u00e9s palestiniens, \u00ab organisation terroriste \u00bb pour qualifier ces acteurs, et, en miroir, \u00ab riposte \u00bb, \u00ab op\u00e9rations militaires \u00bb, \u00ab frappes cibl\u00e9es \u00bb pour parler des actions d\u2019Isra\u00ebl [1][4]. Le mot \u00ab terrorisme \u00bb, qui devrait d\u00e9signer la violence intentionnelle contre des civils pour des fins politiques, est ainsi r\u00e9serv\u00e9 de fait \u00e0 un seul des protagonistes.<\/em><\/p>\n<p><em>Quand des commandos palestiniens franchissent la barri\u00e8re de Gaza et massacrent des civils, la condamnation est totale : horreur, barbarie, fanatisme, sauvagerie. Quand, en retour, des bombardements m\u00e9thodiques d\u00e9truisent des quartiers entiers, an\u00e9antissent des familles, rasent des h\u00f4pitaux, visent sciemment les organismes internationaux pr\u00e9sents sur place, coupent l\u2019eau, l\u2019\u00e9lectricit\u00e9, les boulangeries, les m\u00e9dias parlent plus volontiers de \u00ab frappes \u00bb, de \u00ab ciblage \u00bb, parfois d\u2019\u00ab erreurs \u00bb, voire de \u00ab bavures \u00bb [1]. Le langage, ici, amortit la violence au lieu de la nommer.<\/em><\/p>\n<p><em><strong>Droit \u00e0 se d\u00e9fendre, droit \u00e0 r\u00e9sister: le grand silence des m\u00e9dias sur Gaza<\/strong><\/em><\/p>\n<p><em>Le m\u00eame d\u00e9s\u00e9quilibre se lit dans l\u2019usage du \u00ab droit \u00e0 se d\u00e9fendre \u00bb : formule omnipr\u00e9sente pour Isra\u00ebl, quasiment jamais doubl\u00e9e d\u2019un \u00ab droit \u00e0 r\u00e9sister \u00bb pour un peuple soumis depuis des d\u00e9cennies \u00e0 une occupation militaire, \u00e0 une colonisation continue et \u00e0 un blocus qui enferme deux millions de personnes sur un territoire exigu [10][11]. Le droit international, qui reconna\u00eet le droit \u00e0 la r\u00e9sistance \u00e0 l\u2019occupation, dispara\u00eet derri\u00e8re une mise en sc\u00e8ne permanente de la s\u00e9curit\u00e9 isra\u00e9lienne comme seule s\u00e9curit\u00e9 l\u00e9gitime.<\/em><\/p>\n<p><em>Cette asym\u00e9trie n\u2019est pas toujours le produit d\u2019un complot, mais d\u2019un habitus : celui de nombreuses r\u00e9dactions socialis\u00e9es depuis des ann\u00e9es \u00e0 consid\u00e9rer l\u2019\u00c9tat isra\u00e9lien comme \u00ab nous \u00bb \u2013 un \u00c9tat occidental, moderne, technologiquement avanc\u00e9 \u2013 et les Palestiniens comme un \u00ab eux \u00bb indistinct, potentiellement mena\u00e7ant, souvent r\u00e9duit \u00e0 sa fraction arm\u00e9e [17]. Le lexique suit ce clivage mental.<\/em><\/p>\n<p><em><strong>Otages contre d\u00e9tenus: l\u2019aveuglement organis\u00e9 des r\u00e9dactions occidentales<\/strong><\/em><\/p>\n<p><em>Rien n\u2019illustre mieux ce double standard que la mise en sc\u00e8ne des otages isra\u00e9liens et l\u2019effacement des prisonniers palestiniens [5][6]. Les premiers ont un visage, une histoire, une famille qui t\u00e9moigne, pleure, se souvient, interpelle les gouvernements. On compte leurs jours de captivit\u00e9, on s\u2019\u00e9meut de chaque vid\u00e9o, de chaque preuve de vie, de chaque lib\u00e9ration, de chaque corps restitu\u00e9. L\u2019\u00e9motion est l\u00e9gitime, n\u00e9cessaire, universelle.<\/em><\/p>\n<p><em>En face, des milliers de Palestiniens enferm\u00e9s depuis des ann\u00e9es dans les prisons isra\u00e9liennes, souvent sans charge, sans proc\u00e8s, sous le r\u00e9gime opaque de la \u00ab d\u00e9tention administrative \u00bb, n\u2019ont droit qu\u2019\u00e0 un statut administratif : \u00ab d\u00e9tenus \u00bb, \u00ab prisonniers \u00bb, au mieux \u00ab prisonniers de s\u00e9curit\u00e9 \u00bb. Ils ne sont presque jamais d\u00e9sign\u00e9s comme des \u00ab otages \u00bb, alors m\u00eame que leur captivit\u00e9 s\u2019inscrit, elle aussi, dans une logique de pression politique sur une population enti\u00e8re. On sait parfois qu\u2019ils sont \u00ab plusieurs milliers \u00bb, mais leurs noms, leurs \u00e2ges, leurs \u00e9tats de sant\u00e9, leurs familles restent le plus souvent hors champ.<\/em><\/p>\n<p><em><strong>Les morts sans visages: comment les m\u00e9dias d\u00e9shumanisent la Palestine<\/strong><\/em><\/p>\n<p><em>La dissym\u00e9trie se prolonge jusqu\u2019aux morts. Les m\u00e9dias ont, \u00e0 raison, longuement racont\u00e9 la restitution des corps d\u2019otages isra\u00e9liens \u00e0 leurs familles, l\u2019attente interminable, l\u2019identification, les fun\u00e9railles, la douleur impossible \u00e0 panser. Mais dans le m\u00eame temps, des centaines de corps palestiniens, d\u00e9tenus depuis des ann\u00e9es par Isra\u00ebl, 735 dans les \u00ab cimeti\u00e8res des num\u00e9ros \u00bb, pr\u00e8s de 1 500 dans l\u2019installation militaire de Sde Teiman, sont refus\u00e9s aux familles. L\u2019interdit de deuil, le refus de restituer un corps, est une violence extr\u00eame et une technique de domination bien connue dans l\u2019histoire des guerres. Pourtant, cette question n\u2019occupe qu\u2019une place marginale, voire inexistante, dans les \u00e9ditions sp\u00e9ciales et les dossiers de fond.<\/em><\/p>\n<p><em>Il y a ici une \u00e9conomie morale s\u00e9lective : la souffrance isra\u00e9lienne est individualis\u00e9e, humanis\u00e9e, dramatis\u00e9e ; la souffrance palestinienne est collectivis\u00e9e, anonymis\u00e9e, rendue abstraite. La premi\u00e8re appelle des mots d\u2019ordre politiques \u2013 \u00ab lib\u00e9rez les otages \u00bb \u2013, la seconde se dissout dans les statistiques et ne produit que des lamentations sans cons\u00e9quences. Ce d\u00e9s\u00e9quilibre n\u2019est pas un simple biais, il structure le cadre mental dans lequel les opinions publiques occidentales jugent ce conflit.<\/em><\/p>\n<p><em><strong>Quand les agences fournissent la grille de lecture<\/strong><\/em><\/p>\n<p><em>Au c\u0153ur de cette fabrique du sens se trouvent les grandes agences de presse internationales, qui alimentent en continu journaux, radios, t\u00e9l\u00e9visions et sites d\u2019information [8][9]. Dans les r\u00e9dactions surcharg\u00e9es, sous-dot\u00e9es en correspondants, les d\u00e9p\u00eaches deviennent le squelette des articles et des lancements de JT, parfois recopi\u00e9es quasiment telles quelles, avec quelques ajouts cosm\u00e9tiques.<\/em><\/p>\n<p><em>\u00c0 cette m\u00e9canique s\u2019ajoute une d\u00e9pendance sans pr\u00e9c\u00e9dent. Depuis que le gouvernement isra\u00e9lien interdit de fait l\u2019acc\u00e8s de Gaza aux m\u00e9dias internationaux, les r\u00e9dactions occidentales sont priv\u00e9es de ce qui faisait le c\u0153ur m\u00eame du reportage de guerre depuis la Crim\u00e9e au milieu du XIX\u1d49 si\u00e8cle : la possibilit\u00e9 d\u2019envoyer leurs propres journalistes sur le front, de voir, de v\u00e9rifier, de raconter par eux\u2011m\u00eames.<\/em><\/p>\n<p><em>Contraints de travailler \u00e0 distance, les journaux, radios et t\u00e9l\u00e9visions s\u2019en remettent quasi int\u00e9gralement aux flux standardis\u00e9s de ces grandes agences et \u00e0 quelques cha\u00eenes disposant d\u2019\u00e9quipes palestiniennes sur place, ce qui concentre la production d\u2019images et de r\u00e9cits entre tr\u00e8s peu de mains. Cette centralisation drastique de la parole sur Gaza rend d\u2019autant plus ais\u00e9es les man\u0153uvres de pression, de filtrage et d\u2019orientation des contenus..<\/em><\/p>\n<p><em>Ces agences ont leurs \u00ab guides de style \u00bb et leurs lignes rouges implicites. Elles ont adopt\u00e9, au fil des ann\u00e9es, une langue prudente, polic\u00e9e, o\u00f9 certains mots sont souvent, mais heureusement pas toujours dans certains journaux ind\u00e9pendants, jug\u00e9s inappropri\u00e9s \u00ab militants \u00bb \u2013 \u00ab colonisation \u00bb, \u00ab apartheid \u00bb, \u00ab \u00e9puration ethnique \u00bb, \u00ab supr\u00e9macisme \u00bb, \u00ab g\u00e9nocide \u00bb \u2013 et d\u2019autres neutres \u2013 \u00ab conflit \u00bb, \u00ab tensions \u00bb, \u00ab affrontements \u00bb, \u00ab op\u00e9rations \u00bb. Cette prudence ne peut se comprendre car elle se traduit, dans le cas d\u2019Isra\u00ebl\u2013Palestine, par une reproduction quasi automatique de la terminologie officielle isra\u00e9lienne, beaucoup plus que de celle des Palestiniens, des ONG de d\u00e9fense des droits ou m\u00eame des organes de l\u2019ONU.<\/em><\/p>\n<p><em><strong>G\u00e9nocide, apartheid, nettoyage ethnique: les mots trop souvent bannis de nombreuses r\u00e9dactions occidentales<\/strong><\/em><\/p>\n<p><em>Ainsi, les colonies isra\u00e9liennes en Cisjordanie, ill\u00e9gales en droit international et condamn\u00e9es de mani\u00e8re r\u00e9p\u00e9t\u00e9e par les plus hautes instance internationales , sont longtemps rest\u00e9es de simples \u00ab implantations \u00bb. Le r\u00e9gime d\u2019apartheid, pourtant document\u00e9 par plusieurs organisations de r\u00e9f\u00e9rence, est rel\u00e9gu\u00e9 \u00e0 la rubrique \u00ab controverses \u00bb [10][11][12]. Les expressions \u00ab nettoyage ethnique \u00bb ou \u00ab \u00e9puration ethnique \u00bb, employ\u00e9es par des universitaires, des historiens, des juristes, sont souvent trait\u00e9es comme excessives, presque ind\u00e9centes, m\u00eame lorsqu\u2019elles reposent sur une litt\u00e9rature scientifique abondante.<\/em><\/p>\n<p><em>Cette langue filtr\u00e9e descend ensuite dans les r\u00e9dactions nationales. L\u00e0, sous la pression des bouclages, des contraintes de format, du poids des rubriques \u00ab faits divers \u00bb, nombre de journalistes reprennent souvent sans distance critique les \u00e9l\u00e9ments de langage dominants. La partialit\u00e9 n\u2019est pas toujours le fruit d\u2019un choix conscient, mais d\u2019un alignement progressif sur un centre de gravit\u00e9 discursif forg\u00e9 ailleurs.<\/em><\/p>\n<p><em><strong>Pressions, peurs et autocensure<\/strong><\/em><\/p>\n<p><em>\u00c0 ce biais structurel s\u2019ajoutent des pressions plus directes. Les journalistes qui, en France, en Belgique, au Royaume-Uni ou ailleurs, tentent de parler explicitement d\u2019\u00ab occupation \u00bb, d\u2019\u00ab apartheid \u00bb ou de \u00ab g\u00e9nocide \u00bb savent qu\u2019ils ou elles s\u2019exposent \u00e0 des campagnes de d\u00e9nonciation, d\u2019insultes, de harc\u00e8lement coordonn\u00e9es sur les r\u00e9seaux sociaux, souvent impuls\u00e9es par des groupes de lobbying bien organis\u00e9s. Les r\u00e9dactions re\u00e7oivent des lettres d\u2019ambassades, des menaces de retrait de publicit\u00e9, des accusations d\u2019antis\u00e9mitisme brandies comme armes de dissuasion.<\/em><\/p>\n<p><em>Dans un univers m\u00e9diatique de plus en plus pr\u00e9caire, o\u00f9 les pigistes vivent \u00e0 flux tendu, o\u00f9 les CDI eux-m\u00eames se sentent fragilis\u00e9s par les plans sociaux et les rachats, la tentation est grande de ne pas \u00ab faire trop de vagues \u00bb. L\u2019autocensure est rarement avou\u00e9e, mais souvent pratiqu\u00e9e : on \u00e9dulcore un titre, on renonce \u00e0 un mot jug\u00e9 trop brutal, on renvoie un sujet \u00e0 plus tard, on choisit un angle \u00ab humain \u00bb qui \u00e9vite les termes juridiques qui f\u00e2chent. \u00c0 la fin, la somme de ces renoncements individuels produit un paysage \u00e9ditorial o\u00f9 la version officielle de certains \u00c9tats s\u2019impose sans affrontement r\u00e9el.<\/em><\/p>\n<p><em><strong>Gaza, cimeti\u00e8re des reporters : quand t\u00e9moigner condamne \u00e0 la peine de mort<\/strong><\/em><\/p>\n<p><em>Les journalistes palestiniens, eux, ont pay\u00e9 souvent de leur vie, de leurs blessures ou de leur emprisonnement le fait m\u00eame de documenter ce qui se passe \u00e0 Gaza ou en Cisjordanie. Le Haut\u2011Commissariat de l\u2019ONU aux droits de l\u2019homme \u00e9voque 289 journalistes assassin\u00e9s par l\u2019arm\u00e9e isra\u00e9lienne \u00e0 Gaza entre octobre 2023 et la mi\u2011d\u00e9cembre 2025. Une mortalit\u00e9 sans \u00e9quivalent dans l\u2019histoire du reportage de guerre moderne. L\u2019International News Safety Institute et des chercheurs cit\u00e9s par l\u2019ONU parlent de Gaza comme du conflit \u00ab le plus meurtrier de l\u2019histoire moderne pour les journalistes \u00bb, en d\u00e9passant les bilans cumul\u00e9s des grandes guerres du XX\u1d49 si\u00e8cle pour cette cat\u00e9gorie professionnelle[14][15].<\/em><\/p>\n<p><em>Quant \u00e0 la parole des survivants, quand elle arrive jusque dans les studios europ\u00e9ens, elle est encadr\u00e9e, questionn\u00e9e, soup\u00e7onn\u00e9e, souvent relativis\u00e9e par la pr\u00e9sence sym\u00e9trique d\u2019un porte-parole isra\u00e9lien rompu aux techniques de communication. L\u00e0 encore, l\u2019\u00e9galit\u00e9 d\u2019antenne est un trompe-l\u2019\u0153il : tous les discours ne p\u00e8sent pas le m\u00eame poids symbolique.<\/em><\/p>\n<p><em><strong>Effacement du droit international, prudence confortable et refus de nommer le g\u00e9nocide<\/strong><\/em><\/p>\n<p><em>Un des angles morts les plus frappants du traitement m\u00e9diatique occidental tient \u00e0 la marginalisation du droit international. Lorsque la Cour internationale de Justice, organe judiciaire principal de l\u2019ONU, juge \u00ab plausible \u00bb l\u2019accusation de g\u00e9nocide \u00e0 Gaza, dans son ordonnance du 26 janvier 2024 et ordonne \u00e0 Isra\u00ebl de pr\u00e9venir tout acte g\u00e9nocidaire, de sanctionner l\u2019incitation \u00e0 la haine et d\u2019assurer l\u2019acc\u00e8s de l\u2019aide humanitaire, beaucoup de m\u00e9dias r\u00e9duisent l\u2019\u00e9v\u00e9nement \u00e0 une br\u00e8ve technique [13] : \u00ab la Cour examine une plainte pour g\u00e9nocide \u00bb, \u00ab l\u2019affaire est en cours \u00bb, \u00ab Isra\u00ebl rejette les accusations \u00bb. La port\u00e9e historique du geste \u2013 une mise sous surveillance du comportement d\u2019un \u00c9tat alli\u00e9 de l\u2019Occident \u2013 est \u00e0 peine explor\u00e9e.<\/em><\/p>\n<p><em>De la m\u00eame mani\u00e8re, quand la Commission d\u2019enqu\u00eate internationale ind\u00e9pendante institu\u00e9e par le Conseil des Droits de l\u2019homme des Nations Unies \u00e9tablit qu\u2019Isra\u00ebl commet un g\u00e9nocide \u00e0 Gaza et quand des organisations comme Amnesty International ou Human Rights Watch, apr\u00e8s des enqu\u00eates approfondies argument\u00e9es et bas\u00e9es sur des faits pr\u00e9cis, concluent qu\u2019Isra\u00ebl pratique un r\u00e9gime d\u2019apartheid, l\u2019information est souvent enferm\u00e9e dans des encadr\u00e9s, renvoy\u00e9e au statut d\u2019\u00ab accusation contest\u00e9e \u00bb. Et lorsque des ONG isra\u00e9liennes elles-m\u00eames, comme B\u2019Tselem ou Physicians for Human Rights-Israel, parlent de g\u00e9nocide en cours, le malaise est palpable : comment continuer \u00e0 opposer le \u00ab regard ext\u00e9rieur \u00bb suppos\u00e9 anti-isra\u00e9lien aux \u00ab r\u00e9alit\u00e9s du terrain \u00bb, quand des acteurs isra\u00e9liens, enracin\u00e9s dans la soci\u00e9t\u00e9, brisent le consensus et assument ces mots ?<\/em><\/p>\n<p><em>Ce qui m\u00e8ne certains journalistes occidentaux a s\u2019exprimer alors avec prudence : ils affirment que \u00ab le terme g\u00e9nocide est controvers\u00e9 \u00bb, qu\u2019\u00ab il appartient aux juristes d\u2019en d\u00e9cider \u00bb, qu\u2019\u00ab il est encore trop t\u00f4t pour trancher \u00bb. Mais la jurisprudence internationale montre que l\u2019intention g\u00e9nocidaire peut se lire dans des politiques d\u2019an\u00e9antissement de populations civiles, de destruction de leurs conditions d\u2019existence, de ciblage d\u2019infrastructures vitales comme les syst\u00e8mes de sant\u00e9, l\u2019eau, la nourriture. Refuser d\u2019entrer dans ce d\u00e9bat, c\u2019est laisser au seul \u00c9tat accus\u00e9 et \u00e0 ses alli\u00e9s le pouvoir de dire le droit ou plut\u00f4t ce qu\u2019ils consid\u00e8rent comme tel.<\/em><\/p>\n<p><em><strong>L\u2019angle mort colonial: huit d\u00e9cennies de continuit\u00e9<\/strong><\/em><\/p>\n<p><em>Ce refus de nommer s\u2019explique aussi par une c\u00e9cit\u00e9 plus profonde : la difficult\u00e9, pour les soci\u00e9t\u00e9s occidentales, \u00e0 se penser elles-m\u00eames comme h\u00e9riti\u00e8res de structures coloniales. Or la Palestine, depuis les expulsions massives de 1948 jusqu\u2019aux r\u00e9alit\u00e9s contemporaines de Cisjordanie, de J\u00e9rusalem-Est et de Gaza, est un dossier colonial.<\/em><\/p>\n<p><em>On parle ici de spoliations de terres, de d\u00e9placements forc\u00e9s, de syst\u00e8mes juridiques s\u00e9par\u00e9s, de routes r\u00e9serv\u00e9es, de r\u00e9gimes d\u2019autorisations et de checkpoints, de hi\u00e9rarchie explicite entre citoyens juifs isra\u00e9liens et Palestiniens. Ces r\u00e9alit\u00e9s recoupent les cat\u00e9gories d\u2019\u00ab \u00e9puration ethnique \u00bb, de \u00ab s\u00e9gr\u00e9gation \u00bb, d\u2019\u00ab apartheid \u00bb forg\u00e9es dans d\u2019autres contextes. Pourtant, le r\u00e9cit m\u00e9diatique dominant pr\u00e9f\u00e8re encore l\u2019image d\u2019un \u00ab conflit intercommunautaire \u00bb ou d\u2019une \u00ab guerre de religions \u00bb, qui renvoie dos \u00e0 dos les protagonistes et efface les rapports de domination structurels.<\/em><\/p>\n<p><em>Parler d\u2019\u00ab \u00c9tat colonial \u00bb, d\u2019\u00ab \u00c9tat supr\u00e9maciste \u00bb, d\u2019\u00ab \u00e9puration ethnique \u00bb, c\u2019est, pour beaucoup de r\u00e9dactions, franchir une barri\u00e8re mentale. Non parce que ces termes seraient impropres, mais parce qu\u2019ils ouvrent un autre champ de r\u00e9flexion : celui des responsabilit\u00e9s occidentales, des continuit\u00e9s historiques entre empires d\u2019hier et alliances d\u2019aujourd\u2019hui, des complicit\u00e9s actives ou passives dans un syst\u00e8me qui nie la pleine humanit\u00e9 d\u2019un peuple. Alors on pr\u00e9f\u00e8re rester au niveau du \u00ab cycle de violences \u00bb, qui ne demande ni m\u00e9moire, ni examen de conscience.<\/em><\/p>\n<p><em><strong>R\u00e9volution des mots, des regards, des sources, d\u2019un journalisme ind\u00e9pendant des formatages<\/strong><\/em><\/p>\n<p><em>Faut-il pour autant conclure que tous les journalistes occidentaux seraient des propagandistes conscients ? Non bien s\u00fbr. Et il sont nombreux \u00e0 s\u2019y refuser, m\u00eame si la r\u00e9alit\u00e9 est plus tragique et plus banale : un syst\u00e8me d\u2019information travers\u00e9 par des pressions permanentes, des rapports de force \u00e9conomiques, politiques, id\u00e9ologiques, qui fabriquent des automatismes de langage et des angles morts. Ce syst\u00e8me ne s\u2019effondrera pas de lui-m\u00eame. Il devra \u00eatre contest\u00e9, critiqu\u00e9, r\u00e9form\u00e9 de l\u2019int\u00e9rieur et de l\u2019ext\u00e9rieur.<\/em><\/p>\n<p><em>Cela suppose au moins trois ruptures. D\u2019abord, une r\u00e9volution lexicale : appeler les choses par leur nom, citer les cat\u00e9gories du droit international, ne plus censurer les mots qui d\u00e9rangent parce qu\u2019ils rappellent d\u2019autres pass\u00e9s coloniaux. Ensuite, une \u00e9galisation de l\u2019humanit\u00e9 : donner autant d\u2019espace, de visage, de r\u00e9cit aux prisonniers palestiniens, aux corps retenus, aux familles priv\u00e9es de s\u00e9pulture, qu\u2019aux otages isra\u00e9liens et \u00e0 leurs proches. Enfin, une d\u00e9colonisation des sources : faire une place centrale aux journalistes palestiniens, aux ONG locales et internationales qui sont sur le terrain , aux chercheurs du Sud global, aux voix isra\u00e9liennes dissidentes, pour contrecarrer les discours des porte-parole officiels et des diplomates.<\/em><\/p>\n<p><em>Au bout du compte, ce qui se joue \u00e0 Gaza et en Cisjordanie d\u00e9passe largement ce territoire: c\u2019est notre propre humanit\u00e9 que les bombes et les silences mettent \u00e0 l\u2019\u00e9preuve.<\/em><\/p>\n<p><em><strong>Thierry Michel<\/strong><\/em><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.ajp.be\/wp-content\/uploads\/2026\/08\/Carte-blanche-Th.-Michel-2026.pdf\">Texte en PDF.<\/a><\/p>\n<p>R\u00e9f\u00e9rences :<\/p>\n<p>[1] B\u00e9atrice Fleury, Jacques Walter, (dirs), Les m\u00e9dias et le conflit isra\u00e9lo-palestinien. Feux et contre-feux de la critique<br \/>\n\u00ab Le vocabulaire employ\u00e9 dans les m\u00e9dias dominants tend \u00e0 att\u00e9nuer les violences isra\u00e9liennes et \u00e0 dramatiser celles des Palestiniens. \u00bb<\/p>\n<p>[2] Acrimed,<br \/>\n\u00ab Gaza : une information sous contraintes \u00bb, 25 octobre 2023.<br \/>\n\u00ab Le cadrage dominant repose sur une sym\u00e9trisation trompeuse d\u2019un conflit profond\u00e9ment asym\u00e9trique. \u00bb<\/p>\n<p>[3] Orient XXI,<br \/>\nAlain Gresh, \u00ab Gaza : une guerre des r\u00e9cits \u00bb, 20 octobre 2023.<br \/>\n\u00ab Le choix des mots structure la perception m\u00eame du conflit. \u00bb<\/p>\n<p>[4] The Guardian,<br \/>\n\u00ab Guardian journalists call for fair language on Israel-Gaza \u00bb, 4 novembre 2023.<br \/>\n\u00ab Internal disagreements emerged over the use of \u2018terrorist\u2019 versus \u2018militant\u2019. \u00bb<\/p>\n<p>[5] Le Monde,<br \/>\n\u00ab Isra\u00ebl en guerre apr\u00e8s l\u2019attaque du Hamas \u00bb, Une, 8 octobre 2023.<br \/>\n\u2192 Exemple de cadrage : priorit\u00e9 donn\u00e9e \u00e0 la narration isra\u00e9lienne initiale.<\/p>\n<p>[6] RTBF,<br \/>\nJT du 9 octobre 2023 (archives RTBF Info).<br \/>\n\u2192 Usage r\u00e9current des termes \u00ab escalade \u00bb et \u00ab regain de violence \u00bb.<\/p>\n<p>[7] BFM TV,<br \/>\ncouverture continue, octobre\u2013novembre 2023.<br \/>\n\u2192 G\u00e9n\u00e9ralisation de l\u2019expression \u00ab guerre Isra\u00ebl-Hamas \u00bb.<\/p>\n<p>[8] Agence France-Presse,<br \/>\nGuide \u00e9ditorial interne (AFP Stylebook, \u00e9dition 2022\u20132024).<br \/>\n\u2192 Recommandation d\u2019usage de termes \u00ab neutres \u00bb tels que \u00ab conflit \u00bb, \u00ab violences \u00bb.<\/p>\n<p>[9] Reuters,<br \/>\n\u00ab Reuters Handbook of Journalism \u00bb, \u00e9dition 2023.<br \/>\n\u00ab Avoid loaded terms unless directly quoted. \u00bb<\/p>\n<p>[10] Human Rights Watch,<br \/>\nA Threshold Crossed: Israeli Authorities and the Crimes of Apartheid and Persecution, 27 avril 2021. \u00ab Israeli authorities are committing the crimes against humanity of apartheid and persecution. \u00bb<\/p>\n<p>[11] Amnesty International,<br \/>\nIsrael\u2019s Apartheid against Palestinians, 1er f\u00e9vrier 2022.<br \/>\n\u00ab Israel maintains a system of oppression and domination over Palestinians. \u00bb<\/p>\n<p>[12] B\u2019Tselem,<br \/>\n\u00ab A regime of Jewish supremacy\u2026 \u00bb, 12 janvier 2021.<br \/>\n\u00ab The entire area between the Jordan River and the Mediterranean Sea is organized under a single regime. \u00bb<\/p>\n<p>[13] International Court of Justice,<br \/>\nOrdonnance du 26 janvier 2024, Afrique du Sud c. Isra\u00ebl.<br \/>\n\u00ab The Court considers that the risk of irreparable prejudice\u2026 is plausible. \u00bb<\/p>\n<p>[14] Office of the United Nations High Commissioner for Human Rights,<br \/>\nrapport 2025 sur les journalistes tu\u00e9s \u00e0 Gaza.<br \/>\n\u2192 Gaza qualifi\u00e9 de conflit \u00ab le plus meurtrier pour les journalistes \u00bb.<\/p>\n<p>[15] International News Safety Institute,<br \/>\nrapport 2024 sur la s\u00e9curit\u00e9 des journalistes.<br \/>\n\u2192 Confirmation des niveaux records de mortalit\u00e9.<\/p>\n<p>[16] AJ+,<br \/>\n\u00ab Why wording matters in Israel-Palestine coverage \u00bb, 2023.<br \/>\n\u2192 Analyse p\u00e9dagogique des biais lexicaux.<\/p>\n<p>[17] Edward Said,<br \/>\nCovering Islam, Pantheon Books, 1981.<br \/>\n\u00ab The media do not simply report reality, they construct it. \u00bb<\/p>\n<p>[18] Rashid Khalidi,<br \/>\nThe Hundred Years\u2019 War on Palestine, Metropolitan Books, 2020.<br \/>\n\u2192 Mise en perspective historique du r\u00e9cit dominant.<\/p>\n<p>[19] Norman Finkelstein,<br \/>\nGaza: An Inquest into Its Martyrdom, University of California Press, 2018.<br \/>\n\u2192 Analyse critique du traitement m\u00e9diatique et politique.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans la foul\u00e9e de ses affili\u00e9s belges de l&rsquo;Association des Journalistes Professionnels (AJP), la F\u00e9d\u00e9ration Europ\u00e9enne des Journalistes (FEJ) publie ci-apr\u00e8s un texte du journaliste et r\u00e9alisateur Thierry Michel, sous forme de Carte blanche, consacr\u00e9 \u00e0 la couverture journalistique de Gaza. La plupart des m\u00e9dias occidentaux racontent Gaza par un vocabulaire asym\u00e9trique: \u00ab\u00a0otages\u00a0\u00bb d\u2019un c\u00f4t\u00e9, \u00ab\u00a0terroristes\u00a0\u00bb de l\u2019autre; \u00ab\u00a0droit \u00e0 se d\u00e9fendre\u00a0\u00bb pour Isra\u00ebl, silence sur la r\u00e9sistance palestinienne. Cette grammaire hi\u00e9rarchise les vies, occulte le droit international et perp\u00e9tue un imaginaire colonial. Le journalisme devrait l\u2019interroger, non le relayer. 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