Allemagne : des jeunes journalistes exigent un meilleur salaire pour un journalisme de meilleure qualité


Ce 25 avril à Berlin, une délégation d’environ vingt jeunes journalistes allemands des syndicats Deutscher Journalisten-Verband (DJV) et Deutsche Journalisten Union (dju in ver.di) a rencontré des éditeurs pour exiger des meilleures conditions de travail. Ils ont insisté pour que les éditeurs investissent dans la future génération de journalistes. Dans le cas contraire, la « génération Erasmus » s’en ira et avec elle les sujets qui attirent les jeunes lecteurs. La Fédération européenne des journalistes (FEJ) soutient fortement cette initiative.

Ces demandes font surface dans un contexte de négociations très difficiles entre les syndicats DJV et dju in ver.di et l’Association d’éditeurs Bundesverband Deutscher Zeitungsverleger (BDZV). Après cinq séances, aucun accord n’a encore été conclu pour les quelque 13 000 journalistes de presse écrite. Des grèves dans toute l’Allemagne ont lieu en ce moment et des négociations pour le secteur journalistique ont commencé. Les syndicats demandent 4,5 % de revenus en plus pour les journalistes employés et indépendants qui travaillent pour des quotidiens. Ils demandent également 200 € de plus pour les jeunes éditeurs. Lire le manifeste complet ci-dessous.

Manifeste des jeunes journalistes

Mesdames et Messieurs, chers éditeurs, chères éditrices,

Nous sommes une délégation de jeunes journalistes du Baden-Wuerttemberg, Mecklengburg, Nordrhein-Westfalen et de Bavière. Nous sommes ici pour vous expliquer la raison de notre demande, à savoir l’inscription d’un salaire plus élevé dans la nouvelle convention collective.

Depuis nos premiers stages en journalisme, on nous a avertis à propos du futur des journalistes. « Le futur est incertain » ou encore « il est difficile de vivre du journalisme ». Il a toujours été clair pour nous qu’il serait difficile de trouver son premier emploi dans le journalisme, un emploi qui assure une sécurité financière et un avenir. Toutefois, nous sommes ici. Oui, nous sommes devenus des journalistes et ce que nous faisons aujourd’hui est bien plus que ce que faisaient les anciens journalistes. Nous rédigeons des articles, des rapports multimédias, créons des graphiques en ligne et des blogs en direct. Nous écrivons des hors-séries spéciaux et des séries thématiques. Parfois, nous enregistrons des vidéos et des podcasts.

Certainement, nous n’avons pas choisi le métier de journaliste pour devenir riche. Le chemin parcouru pour exercer ce métier a été difficile. En tant qu’indépendants, on a commencé avec 10 centimes par ligne. En plus de nos études, nous avons fait plusieurs stages non rémunérés et nous avons vécu avec 1500 € net pour deux années durant nos stages, avec un coût de la vie de plus en plus cher. Malgré ces longues années d’étude, les premiers postes occupés sont pour la plupart temporaires.

On fait des heures supplémentaires, on travaille tard la nuit et les weekends. On envoie des articles du terrain. On améliore nos idées de concepts et nos compétences photographiques pendant notre temps libre et participons à des séminaires de formation le weekend. Les demandent augmentent, notre salaire pas.

Nous avons choisi cette profession parce que nous croyons en elle et nous voulons travailler pour assurer son futur. En d’autres termes, il s’agit d’une passion.

Toutefois, il arrive un moment où même notre plus grande passion ne suffit plus. Lorsque nous n’avons pas de sécurité d’emploi, lorsque nous ne pouvons pas exploiter nos idées, lorsque nous sommes menacés par des mesures de réduction des coûts et en particulier lorsque notre travail n’est plus apprécié à sa juste valeur, y compris financièrement, alors il est temps pour nous de partir.

À chaque restructuration, on nous dit que le journal devrait être davantage numérique et attirer les jeunes. En même temps, le métier de journaliste devient de moins en moins attirant alors que nous, en tant que « génération numérique », sommes convoités.

Depuis 2014, vous avez réduit de nombreuses indemnités. Nous n’avons plus que 30 jours de congé au lieu de 34. Nous recevons moins de pécule et de congés annuels…

De plus, les rédactions en ligne sont externalisées pour éviter la convention collective. Ces jeunes collègues en ligne sont nettement moins bien lotis. Est-ce ainsi que vous imaginez l’avenir numérique du journal ?

Vous voulez un personnel jeune et bien formé qui alimente tous les réseaux 24 heures sur 24 et vous nous proposez une offre qui nous fait perdre de l’argent chaque année. Une offre qui ne dépasse même pas le taux d’inflation de 1,8 %. Depuis 2000, il n’y a pas eu d’augmentation des revenus des journalistes supérieure au taux d’inflation. Par conséquent, votre offre actuelle n’est pas une base sur laquelle nous voulons négocier l’avenir du journalisme. Celui qui fait des économies sur les journalistes, perd des lecteurs.

Les temps ont changé. Aujourd’hui, nous avons des alternatives. Nous connaissons de nombreux journalistes compétents qui après deux ou trois ans se sont dirigés vers des bureaux de presse d’Audi, Lidl, Bosch, etc.

Sur les jeunes portails en ligne, les chaînes de radiodiffusion publiques et privés sont à la recherche de personnes comme nous. Parce que nous pouvons jongler avec les données et le montage vidéo, interagir sur les plateformes sociales et essayer de nouveaux formats. Nous maintenons l’opinion de celui qui investit, crée et essaie non seulement de recevoir du personnel jeune, compétent et motivé, mais aussi de poursuivre de nouvelles et lucratives voies entrepreneuriales. La plupart des entreprises l’ont compris et s’y adaptent.

ANECDOTE : En venant ici, un cadre d’une entreprise de la classe moyenne nous a dit : « A l’époque, les jeunes étaient tout simplement reconnaissants d’avoir un emploi. Aujourd’hui, il faut vraiment leur offrir quelque chose. » Et nous, qu’en est-il ?

Déjà en 2013, la journaliste Anke Vehmeier critiquait dans une publication de Springer que les rédactions ne soutenaient pas assez les jeunes talents. Nous ne constatons aucune amélioration.

Nous sommes la génération Erasmus qui ne se lie pas nécessairement à un lieu ou à une organisation, mais qui part s’il n’y a pas de reconnaissance.

Pour vous, chers éditeurs, chères éditrices, c’est un problème. Lorsque des jeunes s’en vont, les sujets sur les jeunes en font autant. Bien sûr, vous avez besoin d’éditeurs avec une longue expérience, dotés d’une grande expertise et d’une excellente manière de rédiger. Mais sachez qu’avec des sujets de jeunes vous touchez un jeune public en ligne et à l’écrit. Vous avez besoin de nous pour traiter ces thématiques en ligne. Aujourd’hui et demain. Si vous n’investissez pas dans notre génération vous allez, vous allez droit à votre propre pénurie de travailleurs qualifiés !

Nous n’exigeons pas les même salaires que Bosch ou SWR. Nous exigeons seulement que vous fassiez un effort pour nous ! Cela inclut le salaire.

À titre de comparaison : pour les porte-paroles de presse, les salaires commencent à 44.000 € de revenu annuel brut. Parfois bien plus encore. Les entreprises actives au niveau national versent 85 000 € par an à leurs porte-paroles de presse. Bien que la voie d’accès à la profession est la même, le salaire diffère. Beaucoup de nos anciens collègues se sont donc tournés vers les relations publiques.

Rédacteurs en chef et formateurs, veuillez noter que le nombre de candidatures de qualité pour des stages et l’entrée dans les écoles de journalisme a diminué. « Il n’est plus si facile de trouver de jeunes collaborateurs compétents », a déclaré récemment l’un de nos rédacteurs en chef.

Toutefois, nous voulons rester dans cette profession et nous aimerions continuer à travailler pour des quotidiens. Nous croyons en ce type de journalisme et nous pensons qu’avec le journalisme numérique régional, il est possible de gagner beaucoup d’argent.

En tant qu’éditeurs, vous avez une mission à la fois sociale et politique. A une époque où le journalisme est attaqué, vous avez besoin de jeunes compétents qui regagnent la confiance des lecteurs. Nous avons l’impression qu’il n’est question que d’épargne et non pas de perspective. Pour l’efficacité au lieu de la qualité.

Investissez plutôt votre argent dans notre travail. Vous savez que nous sommes le futur. Montrez-nous que vous pouvez nous apprécier par une augmentation significative de notre salaire.

Notre profession restera attrayante pour les jeunes journalistes les mieux formés qu’à cette condition.

Le journal est fait par des humains. Voulez-vous un fournisseur de contenu non critique, vraiment ?

Ne prenez pas notre idéalisme pour acquis. Parce que nous quitterons le navire qui coule en cas d’urgence. Ne continuez pas à détruire le journalisme en prenant l’épargne comme priorité. Sinon, vous aurez à construire votre avenir seuls.

Merci beaucoup.