Belgique: pourquoi les femmes quittent-elles le journalisme?


En Belgique, femmes et journalisme ne vont pas nécessairement de pair. L’Association des journalistes professionnels (AJP), une affiliée de la FEJ et de la FIJ, organisait vendredi 14 décembre à Bruxelles une journée d’étude durant laquelle elle a présenté les résultats interpellants d’une enquête inédite, “Etre femme et journaliste en Belgique francophone”. L’étude, menée durant l’année 2018 par trois chercheuses de l’Université libre de Bruxelles et l’Université de Mons, met en lumière les entraves que rencontrent les femmes journalistes dans la profession et les raisons qui les poussent à partir.

Tout est parti de deux constats: en Belgique, les femmes ne forment que 35% de l’effectif journalistique contre 47% chez leur voisin français. Pourtant, les femmes représentent 51 % des journalistes stagiaires.“Où sont passées mes étudiantes et pourquoi partent-elles?” s’interrogeait l’une des chercheuses.

Le contenu de cette recherche très riche (plus de 200 pages) a été recueilli par Florence Le Cam, Manon Libert et Lise Menalque dans le cadre de 5 focus groupes (formés par 19 journalistes hommes et femmes), 15 entretiens individuels approfondis de femmes ayant quitté le journalisme, 11 entretiens avec des représentants de directions de dix médias généralistes francophones et un questionnaire diffusé auprès de l’ensemble des journalistes professionnels et stagiaires qui a recueilli 507 réponses.

Des résultats consternants

L’étude met en lumière de nombreuses inégalités frappantes entre femmes et hommes journalistes, affectés de manière différentielle dans leur trajectoire professionnelle.

Tout d’abord, une réelle absence des femmes dans les rédactions. Lorsque l’on monte dans la pyramide des âges, les femmes journalistes disparaissent peu à peu du paysage. Si la parité existe encore parmi les jeunes journalistes, “l’écart se creuse dès 30 ans” et après 55 ans, elles représentent seulement 20% du corps professionnel.

Ensuite, une absence des femmes aux postes clefs et sur certaines thématiques. Les femmes journalistes, souvent davantage diplomées que leurs confrères, sont sous-représentées dans la hiérarchie (elles ne sont que 29 % en poste de manager et 29% en poste de manager intermédiaire) et dans les rubriques les plus valorisées, comme la politique, en raison de la persistance du plafond de verre et des stéréotypes de genre, qui les assignent à des rubriques du type Lifestyle, Société ou Santé.

L’écart salarial entre hommes et femmes est également pointé du doigt. À travail égal, les femmes journalistes touchent en moyenne 16 % de salaire de moins que leurs confrères.

Enfin, l’étude relève une série de discriminations dont les femmes font principalement l’objet, telles que des comportements sexistes et/ou inappropriés (attouchements, commentaires sexistes et “blagues” grivoises…) ou encore des discriminations liées à leur statut de mère ou lors de la maternité. Ainsi, 40,5 % d’entre elles révèlent avoir été victimes de harcèlement moral et 11% ont déjà subi du harcèlement sexuel. Un “mur du silence” est souvent évoqué pour décrire les suites données à ces agressions.

Pourquoi elles quittent le métier ?

L’analyse des entretiens, menés avec 15 femmes qui ont quitté la profession, fait ressortir cinq motivations majeures: la précarité, l’insatisfaction des conditions de travail, le stress anormal ou l’épuisement, le manque de valorisation et l’ambiance parfois sexiste, paternaliste et machiste des rédactions ou le harcèlement qui peut y avoir lieu.

Du côté des employeurs, une prise de conscience limitée

Les 11 employeurs interrogés, tous des hommes, peinent à prendre conscience des difficultés soulevées. Bien souvent, ils développent une “vision essentialiste de leurs employées féminines ” et des difficultés qu’elles peuvent rencontrer. Le/la journaliste est ainsi davantage engagé.e selon ses compétences, son caractère, certains d’entre eux glissant même “(…) qu’il y a beaucoup de testostérone [dans ce métier]. Je ne peux pas croire que c’est un hasard” (R3, 2018 : 11).

Ils justifient l’inexistence de politiques managériales sur l’égalité en avançant l’argument de l’autorégulation et l’excuse des pressions organisationnelles.

Quatre mesures phares pour agir

François Ryckmans, président de l’AJP, et Martine Simonis, secrétaire générale de l’Association, l’ont rappelé le 15 décembre: le but de cette étude est de faire émerger des mesures à l’intention des acteurs médiatiques.

L’AJP a ainsi annoncé le lancement d’une campagne en 2019 et 2020 pour promouvoir l’égalité dans les rédactions, notamment par la mise en oeuvre de quatre mesures, qui ont remporté un très large suffrage dans le questionnaire soumis aux journalistes : la mise en place d’une politique volontariste de conciliation vie privée-vie professionnelle (90%), la création de formations à la négociation des conditions d’emploi et de travail (82%), des formations au soft management (81%) et enfin, la mise en œuvre d’un système de parrainage, sans distinction de genre (76%).

Téléchargez l’intégralité de l’étude

Crédit photo: Halima El Haddadi / AFP.