“Il faut protéger la liberté d’expression et promouvoir le journalisme d’investigation”


Protéger la liberté d’expression sur internet et promouvoir le journalisme d’investigation: c’est le double appel qu’a lancé le secrétaire général de la Fédération européenne des journalistes (FEJ), Ricardo Gutiérrez, ce jeudi, à Paris, à l’occasion d’une double audition, à l’invitation de la Commission des médias de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe.

Menaces sur le journalisme d’investigation

La première audition portait sur une proposition de résolution de la députée géorgienne Chiora Taktakishvili (ADLE) en vue de renforcer la coopération des parlements avec les médias d’investigation, pour mieux combattre la corruption. Ricardo Gutiérrez était auditionné aux côtés de trois autres experts: Helen Darbishire (Access Info Europe), Margo Smit (NOS) et Drew Sullivan (OCCRP).

Tous les intervenants se sont accordés sur la nécessité de soutenir le journalisme d’investigation, tout en garantissant l’indépendance totale des journalistes. “Je veux témoigner ici de la terrible érosion, partout en Europe, de la capacité d’investigation déployée par les médias traditionnels, a insisté Ricardo Gutiérrez. La crise du modèle de financement des médias et un environnement légal de plus en plus restrictif, voire répressif, empêchent les journalistes de continuer à jouer pleinement leur mission de chiens de garde de la démocratie. Voyez l’impact de dispositions comme la loi muselière, en Espagne, ou du projet de directive européenne sur le secret des affaires!”.

“Les affaires de corruption doivent pouvoir être couvertes par les journalistes. Ces dossiers ne peuvent en aucun cas être considérés comme des secrets d’Etat”, a réagi la députée turque Gülsün Bilgehan (socialiste).

Ricardo Gutiérrez a invité les parlementaires du Conseil de l’Europe à déployer un large éventail d’actions pour soutenir le journalisme d’investigation: “Il n’y a pas de solution miracle. Chacun, à son niveau, doit contribuer à promouvoir davantage de transparence, un accès aisé aux données publiques qui permettra l’essor du data-journalisme, un soutien accru aux organisations professionnelles de journalistes… Il faut établir, là où ils ne sont pas encore en place, des ombudsmans, des conseils de déontologie journalistique, en privilégiant l’option de la co-régulation intégrant la société civile. Des subsides publics peuvent aussi alimenter des fonds spécifiques afin de financer des projets de journalisme d’investigation. Des expériences concluantes existent, comme le journalismfund, à l’échelle européenne, ou le Fonds pour le Journalisme, en Belgique. Il faut dépénaliser la diffamation et protéger légalement les lanceurs d’alertes. Les alliances entre ONG et journalistes doivent aussi être davantage promues, pour favoriser l’essor d’un journalisme de qualité”.

Le secrétaire général de la FEJ a également invité les parlementaires à se saisir des nouveaux outils qui recensent les menaces qui pèsent sur le journalisme d’investigation: La Plateforme du Conseil de l’Europe pour la protection des journalistes, qui existe grâce à votre détermination, recense déjà plus de 100 violations graves de la liberté de la presse, dont nombre de cas visent des journalistes d’investigation. L’Assemblée parlementaire doit se saisir de ces constats: exiger des explications aux Etats membres, mobiliser le Secrétariat général du Conseil et le Commissaire aux droits de l’homme, produire les rapports et les résolutions qui s’imposent”.

Le secrétaire général de la FEJ a cité quelques cas emblématiques: la détention des journalistes turcs Can Dündar et Erdem Gül, l’inculpation par la Justice luxembourgeoise du journaliste français Edouard Perrin, auteur des révélations LuxLeaks…

La députée italienne Adele Gambaro (ADLE), présidente de la Commission, a promis de tenir compte des recommandations des experts et des sugestions de la FEJ.

Libertés numériques en danger

La seconde audition portait sur une proposition de résolution sur la liberté d’expression sur internet rédigée par la députée arménienne Arpine Hovhannisyan (PPE). Le secrétaire général de la FEJ, qui était auditionné aux côtés de Francine Cunningham, directrice exécutive d’ENPA, n’a pas caché ses inquiétudes face à la teneur “répressive” du texte parlementaire initial. “Je ne crois pas en la pertinence d’un contrôle, d’une régulation spécifiques des contenus numériques. Les règles existantes dans le monde réel s’appliquent aussi au virtuel. Les contenus qui violent les lois peuvent être poursuivis sans nouvelles règles applicables à l’internet”.

Ricardo Gutiérrez a rappellé aux parlementaires que nombre d’arrêts de la cour européenne des droits de l’homme portant sur la liberté d’expression sur internet insistent sur l’obligation positive des Etats à créer un environnement favorable à l’expression publique de toute opinion, même quand ces opinions choquent, heurtent ou inquiètent. “Dans une analyse récente des arrêts de la cour, le professeur Dirk Voorhoof relève le caractère “évolutif” de l’interprètation de l’article 10 de la Convention, qui garantit la liberté d’expression et d’information, mais il constate que le principe fondamental, pour la cour, reste l’interdiction de toute interférence excessive des Etats, de toute interférence qui ne soit pas justifiée et nécessaire dans une société démocratique”.

“On ne bâtira pas un environnement numérique plus éthique, plus respectueux des lois et de la déontologie, en bloquant des sites, en censurant des contenus, en imposant une illusoire surveillance généralisée de l’internet, a encore insisté le secrétaire général de la FEJ. La seule stratégie crédible consiste à promouvoir l’éthique des usagers et celle des plateformes numériques. A cet égard, il est temps que des moteurs comme Google rendent plus transparents les algorythmes qui dictent les résultats des recherche sur internet”.

Présidente adjointe de la Commission, la députée serbe Vesna Marjanovic (socialiste) a admis que l’éducation aux médias était sans aucun doute un élément clef pour promouvoir un exercice responsable de la liberté d’expression sur internet. Là encore, elle a promis de tenir compte des suggestions de la FEJ.

Lire aussi le compte-rendu d’Access Info Europe.

(Crédit photo: Angela Garabagiu)