Turquie : les journalistes en première ligne pour encaisser les coups


La version originale de cet article est parue dans le numéro de septembre 2016 de la revue mensuelle Journalistes publiée par l’Association des journalistes professionnels (AJP) de Belgique :

Le vendredi 15 juillet 2016, près de 10.000 militaires turcs ont tenté sans succès de renverser le pouvoir du président turc Recep Tayyip Erdogan en utilisant des avions de chasse, des tanks, des hélicoptères et des armes contre des civils, le Parlement turc et des bâtiments publics mais aussi en tentant de prendre le contrôle de la radio-télévision publique (TRT) ainsi qu’une chaîne privée (CNN-Türk). Le bilan de la tentative manquée est de plus de 350 morts et plus de 2000 blessés graves sans compter les dommages importants causés aux infrastructures du pays.

Malgré le rôle crucial des médias pour contrer le coup d’Etat – c’est par l’intermédiaire d’une interview via FaceTime diffusée en direct à la télévision que le président Erdogan a appelé la population à occuper les places publiques – la répression et « la purge » après le coup d’Etat au sein des médias, des journalistes, des juges, des enseignants, des fonctionnaires, des entrepreneurs privés (presque tous suspectés d’entretenir des liens avec « l’organisation terroriste » FETÖ de l’imam en exil Gülen soutenue, de son propre aveu, par le président turc lui-même jusqu’en 2012) ne cessent de prendre des proportions démesurées. De la déclaration de l’état d’urgence pour trois mois à la suspension des droits fondamentaux garantis par la Constitution turque en passant par le gel de l’application de la Convention européenne des droits de l’homme, la contre-offensive des autorités turques a déjà abouti à la détention de plus de huit mille arrestations (sur seize mille détentions provisoires), plus de cinquante mille fonctionnaires et travailleurs expulsés du métier, plus de 130 médias (TV, radio, journaux, agences de presse) fermés et des millions d’avoirs et de biens confisqués.

Dans ce contexte, les journalistes en Turquie ont à nouveau été en première ligne pour encaisser les coups avec plus d’une centaine d’arrestations, des pertes d’emplois massives, des passeports et cartes de presse saisis, des comptes bancaires bloqués sans compter les graves mesures punitives touchant les familles des journalistes « suspects » ayant fui le pays après le coup d’Etat. La détresse des familles ne fait que s’accentuer de jour en jour dans un climat général de suspicion.

Face à la situation, les syndicats et associations professionnels membres de la Fédération européenne des journalistes (FEJ) ont réagi en condamnant sans réserve la tentative de coup d’Etat mais aussi en interpellant les ambassadeurs turcs à travers l’Europe. L’ambassadeur turc au Danemark répond par exemple à nos confrères journalistes danois du DJ que « ces individus membres de la presse qui sont aujourd’hui détenus ou arrêtés ne le sont pas parce qu’ils sont des journalistes mais parce qu’ils sont suspectés d’appartenir à une organisation terroriste qui a tenté de plonger mon pays dans un bain de sang et d’instabilité ». Un argumentaire assez connu et rejeté par les organisations de journalistes qui multiplient quotidiennement les alertes pour violation à l’égard des médias et interpellent le Conseil de l’Europe en demandant à la Turquie de respecter ses obligations internationales notamment en matière de procès équitable. Le monitoring quotidien des journalistes emprisonnés et des procès en cours occupe également une grande partie de l’actualité des médias sur place.

En Belgique, l’AJP a également adressé une lettre (via l’AGJPB et la FEJ) au ministre-président wallon (Paul Magnette) et bruxellois (Rudy Vervoort) pour critiquer l’action de l’agence wallonne à l’exportation (AWEX) et Brussels Export & Invest (BEI) qui invitaient les entrepreneurs à investir auprès des entreprises qui ne sont pas hostiles au gouvernement turc. La lettre demande aussi le report ainsi que le recadrage d’une mission économique dans le secteur médiatique turc programmée pour novembre 2016 afin d’inclure les acteurs de la société civile.

Entre deux attentats, un coup d’Etat et des purges à répétition, l’urgence des journalistes en Turquie a cédé la place au désespoir et seuls l’élan de solidarité et l’intérêt permanent des collègues européens pour la Turquie pourra fournir un peu d’oxygène à une profession asphyxiée par cette actualité explosive incessante.